STEFAAN RITS

- PEINTRE ET ÉCRIVAIN -

Que vaut l’art sans intégrité

Sur l’authenticité et les pièges de l’art commercial

 

 

Il arrive un moment où un tableau cesse d’être un tableau. Il devient un produit, un objet doté d’une valeur marchande, une marque. Ce moment est rarement visible. Il s’insinue en silence — comme l’écho des applaudissements que l’artiste finit par confondre avec la reconnaissance, ou comme un succès de vente qui prend la place de la nécessité artistique.

 

Et pourtant, quelque part dans l’atelier, la question a dû se poser : « Est-ce encore à moi, ou est-ce déjà à eux ? »

 

L’odeur de l’authenticité

L’art qui dit quelque chose d’essentiel — sur la vie, la perte, la mémoire, le désir — porte l’odeur de l’authenticité. On la reconnaît dans une vibration du trait, dans un silence entre les mots, dans un matériau choisi non pour impressionner mais parce qu’il le fallait. On la sent dans la modestie avec laquelle l’œuvre se présente — non comme une enseigne lumineuse, mais comme une page de journal restée ouverte par inadvertance.

 

L’art véritable préfère le doute à l’affirmation. Il vit dans les nuances de gris, non dans les slogans.

 

Mais comment préserver cette authenticité dans un monde où l’art est de plus en plus invité à être « instagrammable », à bien se vendre en foire, à pouvoir s’expliquer en une phrase à un commissaire pressé ?

 

Le commerce en maître

Il n’y a rien de condamnable à vendre. Un artiste doit vivre, travailler, évoluer, investir. Mais il existe une frontière — plus fine que le parchemin — entre l’art qui se vend et l’art fait pour se vendre. Le premier est une récompense. Le second, un piège.

 

Dès que le succès devient une formule, l’artiste commence à se citer lui-même. Ce qui était découverte devient répétition. Ce qui était personnel devient servile. La main continue de bouger, mais l’âme se tait.

 

Alors l’œuvre, si virtuose soit-elle, est vide de l’intérieur. Il n’y a plus de sang sous la peau de la peinture.

 

L’authenticité comme acte de résistance

L’intégrité n’est pas un mot à la mode. C’est une forme de résistance : contre les tendances, contre les attentes, parfois même contre soi-même. C’est continuer à peindre ce que personne ne demande, continuer à chercher là où d’autres prétendent avoir trouvé, continuer à douter là où l’on attend des applaudissements.

 

L’artiste intègre ose échouer. Car il sait que l’échec est plus proche de la vérité que le confort. Il sait que chaque concession au marché se paie d’un fragment de son honnêteté.

 

Et si l’art n’est plus un lieu honnête, alors où l’est-il ?

 

La responsabilité du regardeur

Mais le poids ne repose pas uniquement sur l’artiste. Nous — spectateurs, collectionneurs, amateurs — devons aussi nous interroger : de quoi tombé-je amoureux ? De l’œuvre elle-même, ou du récit qui l’entoure ? De la visite d’atelier avec du cava, ou du silence dans lequel l’œuvre me dit quelque chose que je n’osais pas encore penser ?

 

Si nous continuons à acheter l’art comme nous achetons des baskets — sur la base du hype, du nom et de l’éclat — alors il ne restera bientôt que l’éclat. Et l’éclat s’efface.

 

En guise de conclusion

Que vaut l’art sans intégrité ?

Autant qu’une signature sans lettre. Un corps sans souffle.

Une histoire qui ne dit rien d’autre que ce qu’elle croit que vous voulez entendre.

 

Mais il existe encore des artistes qui refusent de plaire. Qui peignent comme d’autres prient. Qui travaillent avec une vulnérabilité sans étiquette de prix.

 

Ce sont ceux-là que je cherche — rares, authentiques — et je les reconnais non au charme, mais à l’honnêteté.

 

 

– Stefaan Rits, Essai 14 mai 2025